QU’EN DIRA-T-ON ?

PROLOGUE : CONTACT

  • En 329 avant J.C., deux “boucliers d’argent brillant” plongent du ciel vers les troupes d’Alexandre Le Grand alors qu’ils franchissent le fleuve Jaxarte en Inde et sèment la panique dans les rangs.
  • En 60, en Écosse, le roi Mac Murchada est témoin du passage d’un objet lumineux de grande taille.
  • En 776, le moine Laurence dans ses “Annales Laurissenses” rapporte l’apparition de deux “écus flamboyants” descendus du ciel au-dessus de la forteresse franque de Sigisburg alors qu’elle était assiégée par les saxons.
  • En 927, à Reims, de nombreux objets apparaissent au-dessus de la ville et sont interprétés comme des signes de l’apocalypse.
  • En 1015, à Tokyo, les rues sont illuminées par 2 objets lumineux dont se séparent plusieurs objets lumineux blancs plus petits. L’observation dure une heure.
  • En 1411, à Arras, Jacques Duclerc rapporte dans ses mémoires qu’un “bâton d’acier” a été vu dans le ciel pendant une heure et quart.
  • Le 7 août 1566, des disques très nombreux, blancs et noirs apparaissent dans le ciel de Bâle, en Suisse en se déplaçant ; toute la population les voit.
  • En août 1608, les habitants du sud la France, de Marseille à Gênes, assistent à une véritable vague d’OVNI, relatée dans une chronique d’époque intitulée “Discours des terribles et espouvantables signes apparus sur la mer Gennes”.
  • En 1752, en Suède, à Augermanland, un “vaisseau cylindrique” suivi de petites boules lumineuses traverse le ciel.
  • En 1833, à partir de deux heures du matin environ, dans un ciel sans nuages, commence une véritable pluie de boules de feu. De nombreux témoins notent que parmi ces raies fulgurantes, il y a des corps lumineux restant longtemps visibles et presque stationnaires. Divers témoins recueillent sur le sol une substance gélatineuse blanche qui se sublime rapidement. Le phénomène est visible dans l’Océan Atlantique jusqu’au Mexique et des Grands lacs jusqu’à la Jamaïque.
  • En 1874, au Mexique, un “gigantesque cigare volant” est observé au-dessus d’Oaxaca.
  • En 1897, les Etats-Unis sont le lieu d’une vague d’observations avec plus de 1 500 témoignages “d’airships”.
  • Le 13 octobre 1917, au Portugal, à Fatima, devant une foule de plus de 70 000 personnes, la pluie cesse, les nuages se dissipent, révélant un disque brillant, couleur de nacre, qui tourne et émet des rayons de lumière colorée. Il cesse de tourner et tombe vers le sol avec un mouvement de chute de feuille morte, puis il reprend son ascension et disparaît dans le Soleil.
  • Durant la seconde guerre mondiale, les pilotes observent des “Foo Fighters” ou “Kraut-Bolids” pour les alliés. Chaque camp pense avoir à faire à une arme secrète des ennemis.
  • Le 11 juillet 1991, lors de l’observation d’une éclipse solaire, les habitants de Mexico City et des alentours observent durant un peu moins d’une heure un disque métallique stationnant au-dessus de la ville. Dans les semaines qui suivirent, d’autres manifestations d’OVNI furent enregistrées.

WASHINGTON D.C., HIVER 1950

Plusieurs heures ont passé depuis le coucher du soleil. Les rues de la ville s’apaisent alors que les bureaux ont fermé et que se met en place le ballet des taxis et des rondes de voitures de police ; un bar laisse s’échapper une poignée de consommateurs qui titubent d’un air peu assuré sur le trottoir encore glissant de la dernière chute de neige, éclairé du halo brumeux des néons clignotants. Une chape de brouillard enveloppe la ville pour la nuit, assourdissant les éclats de voix et le bruit des moteurs. Négligeant l’heure avancée, un homme sort de l’automobile qu’il vient de garer devant un bâtiment abritant les locaux de plusieurs compagnies immobilières. Il relève son col pour se protéger du brouillard humide qui l’entoure avant d’enfouir ses mains dans les poches de son long pardessus noir pour en ressortir un paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes. Ses semelles claquent avec assurance en direction d’une ruelle étroite attenante au building, l’éclat rouge de sa cigarette allumée éclairant par intermittence son visage inexpressif. Il passe à côté des bennes à ordures, laisse un filet de fumée s’échapper de ses narines et se débarrasse de son mégot d’une pichenette en arrière avant de s’engouffrer dans un escalier de service descendant en sous-sol. Passé une porte d’un acier en piteux état, au fond d’un couloir mal éclairé où les cafards ont élu domicile, il atteint enfin l’entrée qu’il emprunte chaque jour pour aller travailler. À quelques centimètres d’une porte blindée, un appareillage qui serait encore anachronique cinquante ans plus tard orne le mur de briques nues à hauteur de nombril. Le passage de sa main droite frôlant le matériau froid sert de sésame à l’homme, qui pénètre sans un regard en arrière dans le passage au-delà de l’ouverture. Un vaste réseau qui ne figure sur aucune carte s’étale sous plusieurs blocs alentours, offrant un abri parfait pour les activités discrètes dont il est affaire à l’ULE. Dans les rues du quartier sont répartis une quinzaine d’accès vers des salles de travail, de réunion, d’expérimentation ou des cellules. Celle vers laquelle se dirige notre homme est le bureau de son supérieur, à laquelle il frappe deux coups secs.
- Come in, Johnson.
Matt Johnson, trente-deux ans, agent secret de l’ULE pour le gouvernement Truman, pousse la porte et entre. Derrière un bureau jonché de dossiers, dans un vieux fauteuil en cuir, se trouve le directeur de l’agence qui l’emploie. Son visage reste indistinct dans l’ombre d’un nuage de fumée de cigarette, mais le son de sa voix ne présage rien de bon.
- Goodnight sir. How was your day?
- Not so good I dare say. I just saw the president, the directors of the NSA and FBI. You got yourself a promotion.
- I don’t understand. It’s no bad news. Or … is it?
- Well, how shall I put it? We … have a situation with the Foreigners. People start whispering more and more. It won’t be long before someone too nosey gets us all into trouble.

PARIS, FRANCE, HIVER 2000

Je m’appelle Jean-Baptiste. Qui tu es importe peu, j’ai simplement besoin d’écrire. Écrire pour raconter, pour oublier, pour supporter. J’en suis arrivé au stade où je me dis que, raisonnablement – dans son sens premier : guidé par la raison – que raisonnablement donc, j’ai une vie à faire pâlir de jalousie la plupart des gens. J’ai choisi un job qui me plaît, qui paye bien, qui œuvre pour le bien du monde. Je vis dans un loft flambant neuf à dix minutes à pied de mon lieu de travail, mes voisins sont calmes, je n’ai aucun souci de santé. Je parle de “stade” parce qu’évidemment il y a un mais. En réalité il y en a même plusieurs, cependant l’un d’entre eux remporte la palme des mais. On s’habitue au célibat, à un physique désavantageux. On finit même par ne plus faire d’effort pour en changer. Trop maigre pour ma grande taille, dégingandé selon certains, une barbe grisonnante façon baroudeur, le cheveu rare. Depuis des années je porte des vêtements amples dans lesquels je me sens à l’aise ; ils seront certainement à nouveau à la mode dans une décennie ou deux… Bien sûr, j’en suis venu à apprécier la solitude et à délaisser le tact qu’on affiche hypocritement en société : grognon, goujat, allumé, associable, à toi de choisir.
Tu dois penser que je suis fou … Tu devrais arrêter de lire dans ce cas-là. Je n’écris pas pour toi, on ne se connaît certainement pas. Je n’écris pas pour qu’on me lise, j’écris pour me lire. N’as-tu jamais ressenti le pouvoir des mots sur une feuille de papier ? Quand ton stylo est pris d’une vie propre et guide, organise ta mémoire et tes pensées, qu’il frémit d’impatience de te montrer avec ironie ce que ta raison dissimule derrière la banalité de la routine du quotidien. On peut vivre toute une vie en s’abreuvant avec réconfort des illusions que nous offre le monde, se complaire égoïstement dans le matérialisme et ne pas penser à l’univers alentours. C’est même comme ça que la plupart des gens se sentent heureux, et pour cause. Moi, je n’y arrive pas. Parfois je voudrais pouvoir débrancher mon cerveau, prendre une bière et regarder un match de foot, avoir un chien que je promènerais à cinq heures du matin en fumant ma première clope de la journée, avoir une femme et des enfants pour m’occuper l’esprit, retrouver des collègues au bistrot du coin après le boulot, jouer au loto … (Sais-tu pourquoi les gens jouent au loto ?) Au lieu de ça, je me lève le matin avec un seul but en tête : prouver à tout le monde que j’ai raison, partager la révélation que j’ai eue pour changer le monde. Seul je ne peux rien, mais avec l’appui des gens notre civilisation prendra un tournant majeur ! J’ai longtemps réfléchi : ce n’est pas une nouvelle qu’on annonce n’importe comment. Après de longues hésitations, j’ai décidé de tâter le terrain auprès de mes collègues au centre de recherches. C’est un échec cuisant. Pourtant je ne baisse pas les bras, moi non plus je n’y croyais pas au début. Je rentre chez moi le soir pour parcourir à nouveau les centaines de pages d’études complémentaires qui m’ont aidé à accepter que ce n’était pas un canular. Et toi, tu ferais quoi si tu recevais, un beau jour, une lettre d’un extraterrestre, t’offrant sur un plateau vingt ans d’avancées technologiques ?

U.L.E. HEADQUARTERS, 7A.M.

Le carton qui contient ses affaires est posé, encore intact, sur son nouveau bureau et une plaque portant son nom orne déjà la porte de ses nouveaux quartiers. Dos à l’entrée, installé dans un fauteuil incroyablement confortable, il regarde le mur nu en se repassant intérieurement le discours de son patron. Plus il y pense et moins il comprend. Il connaît parfaitement ses forces et ses faiblesses, et encore mieux : il les assume. Il sait ce qui lui a valu d’atteindre le poste auquel il officiait jusqu’hier, mais celui qu’il tient désormais le laisse désemparé. Matt est certainement l’agent le plus froid et loyal de toute l’agence. Il a signé pour se mettre sous les ordres d’un supérieur, agir selon ceux-ci sans discuter, inhiber son sens critique et sa morale puritaine, ne pas faire de zèle. Il fait son job, vite et bien, sans prise d’initiative, mais avec une efficacité à toute épreuve. Mécaniquement, il sait prendre en compte un nouvel élément, une nouvelle information – la plus absurde ou incroyable soit-elle – et l’intégrer aux paramètres de sa mission pour atteindre son objectif. C’était sa spécialité : récolter des informations sur le terrain, préparer une mission infaillible, choisir les hommes adaptés à celle-ci et l’exécuter, la diriger de main de maître. Est-ce une punition ? L’enfermer dans un bureau, seul, pour un ersatz de mission virtuellement sans fin.
- You’re too good for what you’re doing right now, Johnson. I’m betting on you for this special duty: no one could possibly come up with something better than whatever you’ll plan out! You have to admit you were such a good mentor for our recruits they can definitely take it on their own from now on!
Non, il n’a pas hésité à sortir la grosse artillerie : il a bel et bien fait l’éloge de ses quinze dernières années comme agent et instructeur. Rajouter un pamphlet sur son patriotisme aurait été une insulte, et il s’est bien gardé de le faire. Pour en arriver là, il doit vraiment se sentir acculé par l’ampleur de la situation. Matt imagine sans peine qu’une telle réunion, organisée en urgence par le président, ne présage rien de bon. Son problème actuel est que l’analyse de la situation est claire et aboutit à une impasse. La fatigue commence à se faire sentir et il se sent à l’étroit dans son crane, limité dans ses réflexions. Il doit trouver une faille dans son analyse et l’exploiter pour débloquer la crise actuelle. Il fait pivoter son  fauteuil sur lui-même, le bascule en arrière et pose ses pieds sur le bureau, balance la tête en arrière contre le dossier, les yeux fermés, puis étire ses bras loin derrière lui, les poings crispés. Les paupières toujours closes, il se prête à son vieux rituel : détendant tous les muscles des épaules à la tête, lentement, il se masse les tempes en se concentrant sur la sensation au bout de ses doigts, vidant ses pensées de ses problèmes, pour atteindre un refuge en dehors du temps et de la réalité.
- You heard me, Johnson. I give you carte blanche to do this, but you have to get rid of them forever. People must stop seeing them everywhere, you got it?

LOFT DE JEAN-BAPTISTE, 23:00

Un mois déjà. C’était une grande enveloppe marron, banale. Pas de timbre ni de tampon, aucun expéditeur sur le rabat. Simplement mes nom et adresse, tapés à la machine à écrire semble-t-il. Quelqu’un l’a donc déposé directement dans ma boîte aux lettres… Mon esprit torturé s’est vite emballé : j’imagine immédiatement une silhouette en imperméable, col relevé et un chapeau vissé sur la tête dissimulant son visage déjà abrité derrière de grandes lunettes noires. Les jours suivants, j’ai écumé les journaux locaux à la recherche d’anecdotes étranges dans le quartier, espérant trouver une trace de mon mystérieux facteur, sans succès. La nuit suivant la réception je n’ai pas pu dormir.  Je passe en revue tous les scénarios qui pourraient expliquer une lettre – que dis-je une lettre, un dossier plutôt – au contenu aussi spécialisé. Les quelques premières pages ne sont que l’introduction de l’expéditeur présumé, et un récit d’exo-anthropologie sur le peuple de sa planète d’origine. N’importe quel lecteur de science-fiction un peu assidu serait capable d’en écrire un meilleur, et j’en sais quelque chose ! Jusque là la théorie d’une blague d’un ami est plus que probable, ou même une campagne de pub un peu spéciale pour un nouveau magazine de SF, ce ne serait pas une première ! Par contre les vingt-huit pages restantes sont indéniablement l’œuvre d’un scientifique aguerri, en avance d’une vingtaine d’années par rapport à mon équipe. Évidemment, je n’écarte pas la possibilité que deux personnes différentes soient à l’origine des deux parties de courrier. Mais même avec cette hypothèse, seules quelques personnes sur terre sont capables d’avoir écrit la deuxième partie. Un concurrent étranger ne m’aurait jamais envoyé autant d’indication sur l’avancée de ses travaux à moins d’en être arrivé bien au-delà. Reste la possibilité qu’un membre de mon équipe profite d’une découverte pour me jouer un petit tour, histoire de fêter ça. Je me rappelle avoir réalisé à six heures du matin, un grand verre de lait grenadine à la main, debout derrière la baie vitrée, que je n’avais pas dormi et que le temps était passé à une vitesse folle. Sur la table basse étaient éparpillées des feuilles recouvertes de mes pattes de mouche fiévreusement entassées en lignes serrées. Je m’étais résigné à mettre de côté l’identité de l’inconnu pour me plonger dans le fond de ces vingt-huit pages. Leur contenu est bouleversant d’ingéniosité et de promesses pour quelqu’un qui, comme moi, travaille dans ce domaine. Ce matin là, je regardais la pluie s’abattre sur Paris encore endormie en mettant au point une stratégie pour débusquer le petit plaisantin du centre de recherche qui jouait avec mes nerfs. Les hypothèses qui permettent le développement du raisonnement sont écrites d’une manière élégante et inédite, mais je vais passer des mois à vérifier la cohérence des résultats énoncés et à mettre au point des protocoles d’application.  À moins que le petit blagueur ne se dévoile et me donne un coup de main. Je m’aperçois maintenant qu’une idée – terrifiante et fascinante – traçait son chemin dans mon esprit. Seules quelques personnes sur terre peuvent avoir écrit ce dossier, mais qu’en est-il du reste de l’univers ?

MATT’S OFFICE, MIDDAY

Matt est en plein rangement d’un carton de dossiers lorsque l’on frappe à sa porte. Après s’être accordé une petite heure de sommeil dans la salle de repos adjacente à son bureau, il s’était senti d’attaque pour prendre le taureau par les cornes. Une fois ses quelques affaires personnelles rangées dans son bureau, il avait mis à contribution quelques recrues désœuvrées de la salle détente pour transférer ses archives de rapports de mission, puis l’ensemble des dossiers concernant de près ou de loin l’affaire en cours. Depuis trois heures, il parcourt  rapidement le contenu des dossiers avant de les classer dans sa bibliothèque. Ainsi, il s’assure d’avoir une vision d’ensemble tout en connaissant avec précision l’emplacement de chaque classeur pour une référence future. Il délaisse la chemise en cours au bord de son bureau pour aller ouvrir la porte. De l’autre côté, son patron arbore un grand sourire, la main posée sur l’épaule de la jeune femme se tenant un pas devant lui.
- Have you met Gwen?
Non, il ne connait pas Gwen. Mais il est content que cela change. Vêtue d’un tailleur à la coupe moderne, cette jolie blonde aux boucles tombant sur les épaules a un regard d’un bleu captivant, que soulignent des lèvres délicates. Le blanc éclatant de son chemisier contraste avec la peau satinée d’un décolleté généreux où se niche une fine croix en or dont l’éclat attire l’œil.
- Is it “Take Our Daughters to Work Day” already, sir? I could show her around, of course. But you know what? I’m still extremely busy with that very important duty only I can handle, so if you’ll excuse me…
Dire que Matt en veut à son patron est un doux euphémisme. Lui qui a un profond respect pour la hiérarchie ne se prive jamais de faire sentir à son supérieur lorsqu’il désapprouve ses décisions. Il fut un temps où il se confrontait à la personne en question pour lui exposer son point de vue, avant de réaliser que la franchise n’était pas la meilleure vertu pour évoluer dans son métier.
- Don’t be an ass Johnson. The lady is your new assistant. She’ll take care of your paperwork. I’m not letting you spend your time typewriting reports or filling in forms. Don’t say no, it’s an order. Be nice and say hi.  Now, don’t be shy.
Devant l’air surpris, puis renfrogné de son nouveau supérieur, Gwen décide de prendre les choses en main et de briser la glace. S’avançant gracieusement vers Matt, elle esquisse un sourire.
- Well thank you sir, this is not awkward at all. Hello mister Johnson. I’m Gwen Simmons.
Il serre la main qu’elle tend, appréciant l’effort pour détendre l’atmosphère, et sourit aussi.

BUREAU DE JEAN-BAPTISTE, LE LENDEMAIN SOIR

Écrire devient une habitude thérapeutique contre mes pensées torturées. Inutile de préciser qu’en arrivant au centre le lendemain matin j’étais à l’affût d’un changement de comportement chez mes collègues. Je prenais les messes basses pour des complots, j’imaginais des paris faisant rage derrière mon dos, concernant l’heure à laquelle je craquerais et parlerais de la lettre, ou la personne à qui j’en parlerais en premier, que sais-je. J’ai décidé de reprendre les choses en main en exigeant d’un ton sec une réunion dans mon bureau, sur le champ. Les regards ahuris que se sont échangé les quatre membres de mon équipe me faisaient douter de ma première théorie. Alors je me suis lancé. Sur un grand tableau déjà barbouillé d’équations et de paramètres de mesure, j’ai recopié les dix premières lignes de la lettre avant de me retourner pour faire face à tout le monde, attendant une réaction. Rapidement, les bouches s’ouvraient en une moue ébahie. Chacun réalisait l’implication de cette esquisse de raisonnement. Si mon blagueur était dans ces rangs, il a loupé une belle carrière d’acteur. Bien sûr ils voulurent tous me féliciter, clamant bien haut combien je leur redonnais espoir en la recherche, en nos projets. Il fallu que je paye une tournée le soir même au bistrot du coin de la rue, où certains avaient leurs habitudes. Ce fut l’occasion de vérifier définitivement qu’aucun d’eux n’était à l’origine du courrier en leur confiant, jetant un regard mystérieux vers le plafond, que l’idée m’était venue “de là-haut”. Ce à quoi ils ont tous répondu par un éclat de rire et des remarques plus ou moins grossières sur l’antagonisme entre science et religion. Personne n’a pensé à autre chose de plus diffus, que je sens désormais peser sur mes épaules à la tombée de la nuit, lorsque le soleil n’éclaire plus notre monde et que la voute céleste fait briller ses milliards de milliards d’étoiles toutes plus lointaines les unes que les autres. Quelle prétention d’imaginer que la vie n’est présente que sur notre planète ! Je le dis sans hésiter, si jamais nous sommes bel et bien seuls dans l’univers, le développement et l’évolution de l’espèce dominante ici-bas est une bien mauvaise farce. Je n’ai certes jamais eu l’âme humanitaire, mais que diable ! Comment ressentir la moindre empathie ou le plus petit sentiment d’appartenance grégaire quand le troupeau est aussi désespérément égaré ? Comment garder espoir dans notre espèce alors que les sentiments dominants sont par défaut – ou par réflexe – antisociaux et cruels ? J’ai du mal à croire en l’amélioration spontanée de l’Homme là où des religions prônant l’amour d’autrui et la tolérance ont échoué par la faute d’autres Hommes. Alors oui, je suis tout disposé à croire, à espérer même, qu’il existe ailleurs une forme de vie intelligente plus avancée, plus aimante et attentionnée vis-à-vis d’elle-même et d’autrui, qui n’hésite pas à apporter sa lumière par petites touches. Pourquoi ne pas laisser leur chance à ceux qui guettent peut-être nos faux pas ? Leur Dieu est apparu à certains Hommes de foi, est-il improbable qu’un ami extraterrestre m’envoie une lettre pour me donner espoir, m’encourager sur la voie que j’essaye de tracer pour mes semblables ?

[FIAT LUX]

Après beaucoup d’efforts ces dernières semaines, Johnson maîtrise son dossier sur le bout des doigts. Il avait espéré qu’une solution lui viendrait en recoupant les informations à sa disposition, mais toujours rien. Les mains derrière la tête, les pieds nonchalamment posés sur son bureau, il regarde sa secrétaire en laissant les idées s’associer librement. Assise les jambes croisées à un bureau perpendiculaire au sien, elle fait cliqueter avec une dextérité impressionnante les touches de sa machine à écrire. La bouche pincée de concentration, elle garde les yeux rivés sur la feuille qui se décale avec régularité sur son côté gauche. Le retour du chariot fait sortir Johnson de ses pensées. Un sourire un coin, il se lève et lance :
- Grab your coat; we’re going to the movie.
Gwen avait rapidement compris qu’on ne discutait pas les lubies de cet homme. Sans bouger la tête, elle lève les yeux pour voir Johnson attraper son pardessus et ouvrir la porte sans se retourner. Elle pousse un soupir de soulagement et se lève sans un regard sur ses dossiers en cours. Elle le rattrape à petits pas rapides, son manteau sur le bras, l’air ravie.
- Movie it is!
Il a envie de se détendre pour laisser son cerveau s’aérer un peu, s’éloigner de son problème pour retrouver un regard objectif. Cela fait déjà quelques jours que le cinéma du coin joue Sunset Boulevard, et les critiques sont déjà excellentes. À la fin de la projection, jugeant le moment opportun et profitant de l’abri de la foule, Gwen décide de tenter sa chance. Il ignore cependant la main qu’elle glisse contre lui pour tenir son bras, dans un élan de gaieté selon lui. Ni la proximité exagérée de la jeune femme ni l’odeur enivrante de ses cheveux ne parviennent à son cerveau saturé d’un déferlement d’informations contradictoires. Les flots impétueux des perspectives d’action s’y affrontent tandis qu’il soupèse avec minutie la faisabilité de son projet naissant. Il répond malgré lui au sourire timide de Gwen par un rictus carnassier et ce n’est que devant le regard interrogateur mais ponctué d’une tendresse indéniable que Johnson redescend sur Terre. Appréciant maintenant le comportement très amical de sa secrétaire, il se laisse aller à discuter du film et de ses acteurs, de l’avenir probablement brillant auprès du public, et d’autres choses encore. Après un repas un peu arrosé dans un restaurant branché, il la raccompagne chez elle – streets ain’t safe for a young lady after sunset.  Mais prétextant du travail important et malgré ses yeux aguicheurs, il refuse son invitation de monter boire un dernier verre. Les étapes de son plan se mettent en place dans sa tête sur le chemin de son bureau. L’idée toute simple désormais bien installée dans son esprit résonne sans discontinuer dans ses oreilles. Plutôt que d’essayer en vain d’empêcher les gens de parler, il suffit de discréditer ceux qui en parlent. Une manœuvre classique en politique, mais délicate à adapter ici.

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Je n’ai plus la notion du temps. Depuis la réception de cette lettre l’an dernier, les choses ont beaucoup progressé. J’ai attendu les premiers résultats positifs pour évoquer la lettre auprès de mes collègues. Voyant que les théories développées étaient confortées avec une exactitude déroutante par l’expérimentation, j’ai commencé à parler. Bien sûr j’étais réticent à expliquer la première partie, celle où l’auteur se présente comme venant d’un autre monde. Je l’avais moi-même rejetée dans un coin de mon cerveau tant je me passionnais pour la recherche que suggérait la seconde partie. Ils furent rapides à demander si l’enveloppe ne contenait rien d’autre que ces pages-là, et je ne voyais aucune raison de mentir. J’ai au moins le mérite de les avoir bien fait rire. C’est tout bonnement affreux d’être confronté à autant de subjectivité de la part de scientifiques. Aucun d’eux n’a laissé transparaître le moindre doute, la moindre surprise, le moindre intérêt. Notre pauvre bienfaiteur n’a eu aucune chance : à peine son origine invoquée, son existence même a été tournée en dérision. La révélation qui menaçait de bouleverser les bases de leur pensée fut immédiatement occultée par ma “crédulité” et mon “incroyable absence de bon sens, enfin !”. Devant tant d’aveuglement goguenard et d’autocongratulation futile de la part de ceux qui sont supposés être à la pointe de la recherche mondiale, j’ai compris que le débat était clos. Bouillonnant de rage et d’une honte injustifiée, je quittais la salle en claquant la porte.  Je ne peux pas leur en vouloir, bien sûr. On grandit dans un environnement qui nous abreuve de certitudes rassurantes, on se retranche derrière un savoir ancestral, des vérités toutes faites. Les visionnaires sont toujours ceux qui doutent, ceux qui vérifient, qui remettent en cause, repartent du début. Ils ont le courage de leurs opinion, tiennent tête à l’opposition et attendent que l’Histoire leur donne raison ou les oublie. J’ai retrouvé l’un d’eux en fouillant avec acharnement les archives du centre – sans succès – puis les différentes bibliothèques poussiéreuses que les chercheurs d’aujourd’hui négligent au profit des banques de données informatisées. Toujours plus rapides, plus efficaces, mais toujours aussi incomplètes. C’est ainsi que j’ai débusqué au détour d’une étagère les travaux tombés dans l’oubli d’un expérimentateur russe du début de la guerre froide. Décédé, bien entendu. Son étude est très pertinente mais ne m’apprend rien de plus sur le sujet. Dommage que je ne puisse le rencontrer pour en discuter. Savoir que quelqu’un s’est passionné un jour pour la même chose me redonne du courage. Le lendemain de notre dispute, un de mes collègues est venu me parler. Il avançait notre “esprit scientifique” pour justifier qu’”on ne croit que ce que l’on voit” et argumentait en disant que moi-même j’avais attendu les premiers résultats pour être conforté dans mon idée. Depuis que cet effronté est venu me provoquer dans mon bureau, j’ai décidé de travailler seul et de réaffecter les gens de mon équipe. Depuis sept mois je passe jours et nuits au centre, dormant très peu, habité par une insatiable et frénétique envie de repousser les limites du savoir, cloîtré obstinément dans mes certitudes.

[ABYSSUS ABYSSUM INVOCAT]

Après plusieurs mois d’un travail de longue haleine, Johnson commence à récolter les fruits de son labeur. Profitant largement des ressources de l’agence et de ses contacts, il est discrètement devenu quelqu’un d’influent dans le domaine de l’édition, sous un pseudonyme. Malgré le scepticisme marqué de son patron, il a su persévérer et pour l’instant son plan se déroule à merveille. Sa capacité d’analyse et d’anticipation lui ont permis de détecter les talents montants, ceux qui seront les grands écrivains de la fin du XXème siècle. Il leur offre maintenant par pure générosité un appui financier pour les inciter à pratiquer leur passion pour la littérature imaginaire, ainsi qu’une garantie de publication pour flatter leur égo. Son premier essai date d’un dîner avec l’un d’eux, durant lequel il lui exposa les avantages de sa proposition. Pas de contrat, seulement une grosse liasse de billets verts gonflant une enveloppe discrètement glissée d’un côté à l’autre de la table. L’écrivain s’engageait à écrire une histoire sur le thème demandé en moins de trois mois, dans une prose accessible à l’américain moyen. Il ne parlerait pas de cette rencontre, et Johnson lui assurait une publication rapide, après laquelle il lui remettrait une seconde et dernière enveloppe. L’homme n’hésita pas longtemps. D’une part son interlocuteur n’est visiblement pas le genre d’homme à qui l’on dit non, d’autre part cette lubie ne peut qu’être avantageuse pour lui. Neuf semaines après cette rencontre, Johnson tenait entre ses mains le premier manuscrit de son plan, prémices d’une campagne massive de propagande. Encore plus fort, l’écrivain fut très enthousiaste : le thème qu’il avait trouvé loufoque au début avait finalement fait naître en lui un intérêt prononcé, et il proposait une foule d’autres scénarii, qui parurent pour la plupart prometteurs à Johnson. Par sécurité, il préféra faire taire ce premier nègre pour confier la suite à un autre. Il choisit cet étudiant talentueux qui tenait une rubrique hebdomadaire dans le fanzine de son université, qu’on lui avait présenté quelques jours auparavant. Désormais à la tête d’un escadron d’une vingtaine d’écrivains, il fait publier une moyenne plus qu’honorable de deux ouvrages par mois. Ceux-ci viennent se nicher discrètement parmi la masse des romans de gare, d’aventure, best-sellers et prix divers, commençant déjà à attirer des habitués du genre. Prenant toujours aussi mal cette retraite forcée, il prend maintenant un malin plaisir à apporter lui-même à son patron les rapports très positifs établis par Gwen.
- Well, I was right to give you this job, wasn’t I? But I still don’t get how you’re gonna keep up with this rhythm. You can’t possibly provide them with scenarios forever, can you?
- Here is the second part of my plan, sir. As soon as people realize how popular these stories are becoming, novelists will arise by themselves among the population, and write stories more and more imaginative. The process doesn’t need me anymore. With or without your consent, I’ll be back on the field soon. And by the way, I’ve been contacted by Hollywood…

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C’est tout juste si j’arrive à aligner les mots tant je tremble. Il est deux heures du matin. J’ai passé toute la soirée à assister, impuissant, au ballet bien réglé de l’équipe d’investigation de la police venue constater l’effraction de mon loft.  En voyant la porte de chez moi entr’ouverte depuis l’autre bout du couloir, j’ai d’abord maudit mon inattention maladive, avant de remarquer un trou béant à l’emplacement habituel de la serrure. La bouche ouverte de consternation et les yeux humides d’incompréhension, je suis resté debout et les bras ballants au milieu de mon salon dévasté. J’ai été cambriolé. Il m’a fallut une bonne demie heure pour que ces quelques mots se frayent un chemin jusqu’à mon cerveau embrumé de dépit. Non content d’avoir emporté tous les objets de valeur, ils ont pris le temps de saccager le reste : les canapés éventrés, le frigo fracassé, le carrelage de la salle de bain éclaté, le mobilier lacéré de profondes entailles, même les plantes vertes ont été renversées et piétinées. Tout est dévasté, et maintenant je le suis également. Passé ce long moment caractérisé par un manque flagrant de réaction, chacun réagit différemment. Moi ? J’ai hurlé. Hurlé ma haine contre l’injustice et la bêtise humaine. Hurlé mon dégout contre les dérives irrécupérables de notre société, laquelle entretient ces déchets qui vivent dans le délit sur le dos des gens honnêtes. Contre, contre, contre ce cancer qui dévore un par un tous les organes vitaux de notre monde. Je rêve d’un monde de symbiose où chacun aurait sa place et une activité s’intégrant harmonieusement au fonctionnement d’ensemble. Au lieu de ça, mon cocon, mon refuge, mon foyer n’est que tristesse, saccage et désolation. On pourra dire ce que l’on veut sur la futilité du matérialisme moderne, chacun a droit au bonheur et, tant que sa recherche n’entrave pas celui des autres, il est vraiment criminel que de le détruire impunément. Eh bien moi mon bonheur c’était ça : avoir mon antre, décorée avec mon mauvais goût et entretenue avec ma paresse, en connaître les moindres recoins et chaque petit bruit. Me retrouver ainsi dans ses décombres encore fumants, je me sentais sali, trahi, abandonné. C’est mon voisin de palier – quelle mauvaise occasion pour faire connaissance – qui a appelé la police en m’entendant crier. Les seules empreintes retrouvées sont les miennes. J’ai porté plainte sans réel espoir d’aboutissement de la procédure. Engoncé dans un vieux sac de couchage retrouvé au fond d’un placard, je griffonne au crayon sur un vieux carnet, allongé sur le matelas posé à même le sol de ce qui fut mon lit. Pourquoi moi ? Qu’est-ce qui fait que parmi tous les lofts de cet immeuble c’est le mien qui ait retenu l’attention des cambrioleurs. Les portes sont toutes pareilles, ce n’est pas par facilité. Je ne suis pas mieux équipé qu’un autre en matière de vidéo ou d’Hi-Fi, et je n’avais pas d’argent liquide. J’en viens à me demander s’ils ont vraiment trouvé ce qu’ils étaient venu chercher. Sinon, pourquoi prendre le temps de tout casser méthodiquement ? Ou peut-être cherchaient-ils à m’impressionner, à me faire peur. Que sais-je ?

[CIVIS PACEM PARABELLUM]

Johnson, costume noir sur chemise blanche, se tient debout à quelques dizaines de mètres d’un héliport vide de la Zone 51, deux recrues habillées de la même manière se tenant un peu en retrait. C’est sa partie préférée de l’instruction qu’il s’apprête à faire subir aux deux petits nouveaux : leur première rencontre avec des extraterrestres. Les mains dans les poches, un sourire au coin des lèvres, il attend avec délice la brise tourbillonnante caractéristique. Il apprécie d’être à nouveau sur le terrain, d’autant plus que ses bouquins marchent bien, et son premier film est en tournage. Tout le monde se bat pour l’aider à développer sa propagande, ce qui fait de son entreprise une double réussite. Plus les gens verront ces histoires comme un divertissement, moins ils seront capables de voir la vérité lorsqu’elle se présentera à eux. Un tourbillon de poussière s’élève du sol et retombe immédiatement, au centre du H de l’héliport. Il sort des lunettes noires de la poche de sa veste, se retourne pour adresser un clin d’œil amusé à ses recrues nerveuses qui l’imitent aussitôt. Ses verres sur le nez, il fixe une zone de l’espace au-dessus du cercle d’atterrissage, où des traits horizontaux d’une lumière bleutée déchirent l’air par saccades. Le souffle de l’air déplacé par la matérialisation de l’engin fait claquer les vêtements des trois hommes. Johnson s’avance déjà en délaissant la protection de ses lunettes au profit d’une oreillette qu’il insère dans son pavillon droit. Après les salutations d’usage avec les passagers du véhicule, ceux-ci s’éloignent en direction de la base. Johnson emmène ses recrues pour un débriefing suivit d’un cours magistral sur les relations géopolitiques entre les grandes puissances extraterrestres et les Etats-Unis d’Amérique. Auparavant il faisait son cours avant la rencontre, mais il avait rapidement remarqué que les recrues étaient beaucoup plus réceptives et sensibles à l’intérêt du cours si elles sortaient d’une confrontation surprise directement sur l’héliport. Johnson est particulièrement intéressé par l’un de ses nouveaux disciples. Celui-ci est curieux de tout et pose des questions toujours pertinentes, montrant son ouverture d’esprit malgré les phénomènes extraordinaires auxquels il est confronté depuis le début de son apprentissage. Il demande maintenant l’état des relations entre les autres puissances mondiales et les extraterrestres.
- According to our guests, they have no direct contact with any government but ours. The latest news from the CIA confirms there is no similar activity in Europe or USSR.
Suivent des questions concernant les civils, les recherches de laboratoires privés, auxquelles Johnson répond par une explication plus que lacunaire concernant le contrôle de la presse avant de mettre en avant avec emphase l’importance de la maîtrise des progrès de la science civile pour que le pays conserve une confortable marge de puissance militaire. Coupant court à son discours patriotique, un coursier rentre dans la salle, insistant pour lui remettre en main propre une grande enveloppe marron. Sur le rabat ne figure que le nom de son ami et contact à la NSA. Pour qu’il le contacte ainsi, la nouvelle devait être critique.

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Les choses ont changé depuis le cambriolage de mon loft. J’ai repris une certaine routine en prenant néanmoins plus de précautions. J’ai notamment fait installer une alarme et une caméra de surveillance est braquée sur la porte d’entrée. Rien de notable ne s’est produit depuis un mois, mais j’ai retrouvé hier l’écran de mon ordinateur du labo éteint, alors qu’il reste toujours en veille d’un jour à l’autre. Ç’aurait pu n’être rien, mais à la lumière des événements récents, je demandais à l’administrateur réseau un moyen de surveiller l’activité de mon ordinateur, qui rassemble la totalité des résultats de mes recherches en plus des différentes publications que je m’apprête à proposer. Hier matin il est venu me voir et je devinais à son air perplexe que quelque chose s’était passé. Pour résumer, quelqu’un avait réussi à déjouer en un tournemain les sécurités pour transférer l’intégralité des données de mon disque vers l’extérieur. Le pauvre était penaud de n’avoir aucune idée de la technique utilisée, et n’a pu qu’assister impuissant au transfert de fichiers, sans même pouvoir trouver la destination qu’ils prenaient. Ma première mesure fut de déconnecter mon ordinateur du réseau et de m’organiser pour travailler sur une mémoire portable que je garderai avec moi. Ce matin j’ai retrouvé mon bureau forcé, mes dossiers fouillés et les livres de ma bibliothèque jonchant le sol. Il apparaît clairement que les personnes qui sont venues chez moi ont maquillé le vol de l’original de la lettre – dont je n’ai réalisé l’absence que quelques jours après – en un cambriolage sauvage. Visiblement il leur a fallu quelques temps pour faire le lien entre la lettre et l’objet de mes recherches actuelles, dont le développement reste pour le moment assez discret. Loin de me rassurer, ce raisonnement ne m’aidait pas à savoir qui m’en voulait à ce point ni pourquoi. Bien sûr, une rapide recherche sur Internet concernant la lettre m’a conduit sur des sites plus ou moins illuminés, mais l’information à retenir est que je ne suis pas le premier à recevoir ce genre de lettre, et que personne n’arrive à trancher entre charlatanisme et vérité extraordinaire. Ce genre de phénomène oscille classiquement au rythme de la mode et, depuis quelques décennies, cette théorie de visiteurs extraterrestres philanthropes relève surtout de la bonne blague de diner de famille. Je suis donc abasourdi devant l’extrémisme des méthodes, violentes mais efficaces, employées par mes cambrioleurs pour s’approprier ma lettre puis pour se renseigner sur moi et mes recherches. Je me dis que pour me mettre à l’abri, plutôt que de me cacher, je dois au contraire faire éclater la vérité au grand jour, étaler toute l’histoire pour qu’on ne puisse plus m’inquiéter sans que cela fasse des vagues. J’ai donc préparé un article expliquant l’historique de cette affaire, et je vais dès demain solliciter les grands journaux pour faire connaître la vérité aux gens. J’espère bien produire une réaction suffisamment importante pour que les choses bougent et que mes détracteurs se sentent assez menacés pour me laisser poursuivre mes recherches. Ils ne savent pas à qui ils se sont attaqués ! Il est temps qu’ils apprennent qu’on ne s’attaque pas impunément aux honnêtes gens !

[VENI, VIDI, VICI]

Les souvenirs de Johnson affluent à son cerveau, s’agençant à une vitesse folle pour évaluer la meilleure réaction possible. La prise de décision est immédiate : la missive encore à la main, il prend la direction des opérations avec le sang froid dont il est coutumier.
- We have a code red. Lecture’s over folks, you go ensure the base is sealed off and stays that way until I say otherwise. No one is to be let in or out. Go!
Il s’élance au pas de course dans les couloirs de la base, dégageant d’un mouvement preste l’automatique de son holster dorsal. Tout en courant, il vérifie l’état de son chargeur et, rassuré, allonge ses foulées en direction de l’aérodrome. Il revoit comme dans un rêve les événements des mois passés : comment il s’est lié d’amitié avec Gwen, la cour assidue que celle-ci lui a faite au mépris des convenances, puis comment il s’est laissé charmer malgré ses nombreux échecs féminins passés. Distants durant la semaine, ils n’en étaient que plus proches les weekends. C’est elle qui avait tenu à ce qu’ils restent discrets, pour qu’elle ne soit pas mal vue de ses collègues, elle qui insistait pour rester seule finir un dossier certains soirs, elle qui orientait régulièrement la discussion sur des sujets professionnels, elle qui avait une méthode si agréable d’obtenir des informations… Elle enfin qui avait précipitamment décidé d’aller passer une semaine chez sa vieille tante Kitty à Point Place, Wisconsin. Ouvrant la porte à la volée, il saute au bas des marches et s’élance dans la nuit tombante, entendant le bruit d’un hélicoptère au ralenti un peu plus loin. Une silhouette bouge furtivement près des hangars. Johnson sprinte dans cette direction, puisant dans ses ressources pour accélérer encore sa course. Le terrain gagné lui permet de reconnaître Gwen qui se démène pour courir avec ses talons aiguilles et son tailleur, une sacoche à la main. Il s’arrête, la met en joue et crie :
- FREEZE!
Elle continue sa course sans même tourner la tête et Johnson doit maintenant prendre une décision. Apercevoir le pilote de l’hélicoptère gisant dans une position étrange au pied de son appareil balaye d’un coup son hésitation. L’écho de la détonation résonne encore dans la base lorsqu’il arrive près de la jeune femme se tordant de douleur, une balle logée dans la jambe droite. Il entend déjà les claquements de talons indiquant l’arrivée de la cavalerie, mais s’assure lui-même de l’absence d’arme dissimulée sur Gwen, ou de capsule de cyanure dans sa bouche. Fouillant le contenu de la sacoche, il vérifie avec horreur les dires de son contact à la NSA : il a accueilli, formé, informé, protégé, couché avec et aimé pendant tout ce temps une espionne du KGB. Il faudra vérifier rapidement que son supérieur n’a aucun rôle à jouer là-dedans, démanteler le réseau russe qui s’intéresse d’un peu trop près aux technologies extraterrestres et redoubler de prudence. Johnson est de retour sur le terrain.


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C’est une incroyable machination. Le directeur du centre de recherche vient de me couper les vivres et je viens de recevoir une réponse négative de chaque journal sur lequel je comptais pour la publication de mon article. J’ai passé la matinée dans le bureau du directeur et une heure au téléphone avec chacun des responsables de publication. Il y a une épidémie d’excuses pourries qui se répand dans la région… C’est moche à voir et ça fait des ravages. Que vais-je devenir ? Sans parler de finances, le directeur m’a assuré qu’il continuerait de me faire verser mon salaire – étrange, soit dit en passant, pour un licenciement. Non, je parle de ma santé psychologique. Ce rire nerveux qui me secoue comme des quintes de toux est irrépressible. Et me fait rire encore plus. J’en ai les larmes aux yeux, et la fatigue n’aide en rien. J’étais à deux doigts de finaliser ma dernière expérience, celle qui aurait permis de montrer que les applications possibles sont au-delà des espérances actuelles en matière d’énergie. Qui a assez de pouvoir pour mettre des bâtons dans les roues au centre de recherches, pour contrôler ce que publie ou ne publie pas la presse ? Ou peut-être l’article est-il mauvais ? Non, la question ne se pose pas, l’article était plus que publiable. Même les journaux à scandale et les torchons sur le paranormal n’en ont pas voulu ! Je suis éreinté, les nerfs auront raison de moi. Je vais aller boire et me mettre au lit avec un calmant.

J’ai attrapé un calepin qui trainait sur ma table de nuit. Il est couvert d’équations et de réflexions, mais tout ça ne sert plus à rien. J’ai passé la journée au lit, le soir tombe à nouveau et j’ai à peine la force d’écrire. A quoi bon ? Même si quelqu’un croyait en moi, personne n’a le courage de se dresser pour faire front, me soutenir. Maintenant c’est terminé ; où étaient les explorateurs de l’inconnu quand j’avais besoin d’être épaulé ? Où étaient tous ces gens qui affirment en s’esclaffant que le monde tourne grâce à eux ? Se rendent-ils compte combien ils sont misérables dans leur vie contrôlée par des gens qui les méprisent ? Que font-ils pour trouver du réconfort et pour accepter la vie dans laquelle ils se sont laissés piéger ? Je suis complètement déboussolé, je ne devrais pas m’en prendre à cette masse inerte de pigeons, mais je ne connais pas les responsables … Le gouvernement ? Quel intérêt de boucler un projet qui leur donnerait une totale indépendance énergétique ? L’extraterrestre à l’origine de la lettre qui s’inquiète du progrès de mes études ? D’ailleurs pourquoi ne m’a-t-il pas écrit à nouveau ? Tout le monde m’a abandonné alors que j’allais changer le monde. J’étais prêt. J’ai consacré cent pour cent de ma vie à mon travail ces derniers temps, je voyais déjà un monde nouveau, paisible, utopique pour les enfants de demain. Quel être sensé voudrait empêcher ça ? Je suis tombé de bien haut. Que fait un vieil homme comme moi dans son lit, sans famille, sans amis, sans travail, après qu’on lui a arraché sa passion et sa raison de vivre ? Je veux juste oublier tout ça. Dormir pour toujours.

[COGITO ERGO SUM]

Minuit sonne à la pendule du restaurant. Johnson fête le succès de son premier film avec l’équipe de production. En l’espace de quelques jours, les cinémas ont vu affluer un nombre record de spectateurs avides d’aventures spatiales et de frissons extraterrestres. Le champagne coule encore à flots et Johnson décide de tester l’état d’esprit de l’américain moyen, à savoir son voisin de table.
- What if I told you I’m a secret agent working for the government to cover up for the presence of alien creatures on Earth?
Le jeune acteur principal de son film esquisse un sourire moqueur avant de répondre :
- With all due respect, Matt, I’d tell you to take some vacations before thinking about your next movie!
- Fair enough. Friends of mine own a nice little cottage near the Sea of Tranquility. I could pay them a visit!
L’hilarité se propage autour de la table alors que la blague fait le tour des convives. Johnson affiche le sourire satisfait de celui qui voit le succès de son œuvre de son vivant. Non pas son film, ni ses livres, comics, ou dessins-animés pour enfants, mais bel et bien l’éradication finale de l’Homme tournant la tête vers les cieux à la recherche d’une présence. Dorénavant cette attitude sera marginale et excentrique, tournée en dérision ou propice à la doctrine délirante d’une secte quelconque.
A son arrivée à l’agence le lundi suivant, une mauvaise nouvelle l’attend. L’Europe vient de connaître une vague d’observations massives d’OVNI, ainsi que le Mexique et l’Asie. N’ayant aucun contrôle sur le trafic aérien de ses visiteurs, le gouvernement américain ne peut qu’essayer de limiter la casse lorsque ce genre d’événement se produit. Même si l’Amérique du Nord est stable pour le moment, l’influence du reste du monde se fera forcément sentir si la tendance persiste suffisamment longtemps. Le “bouleversement idéologique et scientifique” impliqué fait les choux gras de la presse étrangère. Partout dans le monde des leaders spirituels et des spécialistes aéronautiques y vont de leurs commentaires et de leur analyse, recommandant qui la paix mondiale, qui la hausse des budgets alloués à la recherche…
Alors que son supérieur s’agite et tempête, accusant les visiteurs extraterrestres de vouloir lui provoquer une crise cardiaque, Johnson reste calme.
- I had foreseen this, sir. Everything is ready for the last part of the plan: translators have been working for months. We are soon to open international branches of our publishing company throughout the globe. I’m only waiting for the president’s permission.

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Minuit sonne à l’église du quartier. Le gyrophare d’un camion de pompiers balaie de ses trainées bleutées la façade de l’immeuble où réside Jean-Baptiste. Les habitants s’interrogent du regard alors que le camion, sirènes hurlantes, emmène rapidement le scientifique vers l’hôpital le plus proche.
Dans les semaines qui suivront, son ex-patron n’apprendra pas son décès, pas plus que ses ex-collègues. Il avait coupé les ponts par honte de son licenciement et, comme il n’a plus de famille, personne n’est là pour s’inquiéter de ne pas recevoir de nouvelles.
Après deux mois sans paiement, EDF coupe l’électricité dans son appartement. Une odeur nauséabonde commence à s’échapper du réfrigérateur et les plantes meurent faute d’eau. Le lit est resté défait, un calepin remplit d’écritures serrées est posé sur la table de nuit avec un crayon et une gomme. Dans le bureau, un grand cahier que personne n’ouvrira contient les états d’âme du pauvre homme. Dans quelques temps la ville héritera du loft et après un grand ménage, plus rien ne restera de sa vie ou de ses travaux.
Dans l’air plane un désagréable arrière-goût d’inachevé…

ÉPILOGUE

Une étincelle de conscience réveille les sens de Jean-Baptiste. Il sent son corps allongé, un gout de mort dans la bouche, une odeur de médicament dans les narines, une douleur comme de l’acide coulant dans ses veines. Et un sacré mal de crâne. Ses paupières collantes s’ouvrent devant une lumière aveuglante. Il les referme, l’esprit embrumé. Puis une voix se fait entendre, juste sur sa droite. L’écho feutré lui laisse imaginer une pièce de petite taille.
- I know it hurts, but you’re gonna be just fine. You’ll get used to our methods after a while.
On lui injecte un produit dans le bras. C’est froid. Il sombre dans un sommeil lourd et sans rêve. A son réveil il est dans une chambre et semble avoir retrouvé la forme. Il se redresse dans son lit et boit le verre d’eau posé à son intention sur la table de nuit. La porte s’ouvre sur un homme d’une quarantaine d’années habillé d’un costume cravate noir sur une chemise blanche. Il parle avec un fort accent américain.
- Bonjour. Je m’appelle Perry, je suis là pour vous expliquer ce qui va se passer maintenant.
L’homme lui donne le choix entre deux possibilités : mettre sa colère de côté et travailler pour eux dans leurs labos de recherche ou rester borné et retourner à sa vie misérable sans amis et sans travail. Dans sa tête, Jean-Baptiste se prend à imaginer les deux issues. Corriger cet impertinent comme il le mérite et rentrer à Paris trouver une solution pour poursuivre son travail lui-même. Oui, c’est ce qu’il fallait faire. Rester droit et ne pas se vendre au premier venu le baratinant. Il y a des lois dans ce pays, on ne peut pas kidnapper quelqu’un et se comporter comme si ça allait de soi !
- Bien sûr si vous choisissez de rentrer à Paris nous nous assurerons que vous ne vous souveniez de rien. Et je vous garantis que vos recherches n’aboutiront pas. Nous saurons nous en assurer. Alors, qu’en pensez-vous ? Vous voulez peut-être visiter nos installations avant de prendre votre décision ?

Au premier rang du cinéma – sa vue n’est plus ce qu’elle était – un vieil homme en costume sombre regarde avec émotion le dernier blockbuster américain. C’est un chef d’œuvre. Un casting réussi, une bonne touche d’humour, un pitch complètement extravagant mais vraiment prenant. Il laisse couler une larme d’émotion sur sa joue tandis que le générique de fin assombrit la salle. Men In Black, l’histoire de sa vie…